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Numérique, citoyenneté et contrat de valeurs : repenser le vivre-ensemble à l’ère des mutations globales – Par Abdeljelil Lahjomri

« La coopération qualitative réunissant l’Académie du Royaume du Maroc, l’Université euro-méditerranéenne de Fès, l’Alliance des Nations Unies pour les Civilisations, la Chaire des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations et l’Académie Hassan II des sciences et techniques, est dans ce cadre une coopération porteuse d’une forte valeur scientifique et symbolique illustrant la convergence entre savoir et ouverture. »

Par Abdejlil Lahjomri

 

L’Académie du Royaume du Maroc a abrité le 3ème Sommet des jeunes africains et euro-méditerranéens, organisé par l’Université Euromed de Fès et qui a regroupé responsables académiques marocains et internationaux autour de l’urgence de repenser le vivre-ensemble à l’ère numérique. Entre mutations technologiques, pluralité des valeurs et exigence civique, les intervenants ont plaidé pour un nouveau cadre éthique et éducatif fondé sur la dignité, la responsabilité et la paix sociale. Le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, Abdeljalil Lahjomri, a affirmé à cette occasion que la transformation numérique modifie en profondeur les formes d’appartenance et la conscience morale. Son intervention a mis en lumière l’urgence de repenser le vivre-ensemble à l’ère des mutations culturelles, numériques et identitaires. En plaçant la jeunesse, la citoyenneté et le dialogue interculturel au cœur de la réflexion, il appelle à construire un espace public fondé sur la reconnaissance mutuelle, la responsabilité partagée et la consolidation des valeurs de paix et de coexistence. M. Lahjomri s’est par ailleurs attardé sur l’impact décisif du numérique sur les formes contemporaines du vivre-ensemble et invité à refonder la citoyenneté autour d’un « contrat de valeurs » comme « un horizon éthique ouvert, exigeant une vigilance face aux nouvelles formes de domination, qu’elles se réclament de l’universalité ou de la spécificité. »

La jeunesse au cœur du dialogue interculturel

Le 3ème sommet des jeunes africains et euro-méditerranéens place l’Alliance des Nations et des Civilisations au centre de ses préoccupations, convaincu que le renforcement de la compréhension entre les cultures et l’ancrage de la paix sociale passent par un dialogue sincère ainsi qu’une coopération cognitive et institutionnelle efficace. Cette rencontre se distingue par l’importance particulière qu’elle accorde à la participation des jeunes, car les jeunes chercheurs sont les plus exposés aux défis de la diversité et de la différence à l’école, à l’université et dans l’espace numérique. Ils sont également les plus aptes à saisir les transformations du langage, des représentations et des valeurs. Leur implication confère ainsi au dialogue vitalité et réalisme, l’ouvrant à des questionnements nouveaux et à des approches plus proches du pouls de la société.

La participation des jeunes constitue en outre une garantie de continuité. Un dialogue qui ne prépare pas une génération à porter son message et à développer ses outils demeure d’un impact limité, tandis qu’un dialogue qui offre aux jeunes un statut de partenaires, en pensée, en proposition et en responsabilité, fonde une culture enracinée, capable de se transmettre de génération en génération. J’espère, à cet égard, que cette rencontre constituera un cadre académique solide pour l’échange de points de vue et le partage d’expériences autour des défis du vivre-ensemble dans un monde en mutation rapide, et qu’elle débouchera sur des pistes opérationnelles renforçant la culture du dialogue, consolidant la confiance mutuelle et contribuant à la construction d’une société du savoir au service du développement et de la stabilité.

La coopération qualitative réunissant l’Académie du Royaume du Maroc, l’Université euro-méditerranéenne de Fès, l’Alliance des Nations Unies pour les Civilisations, la Chaire des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations et l’Académie Hassan II des sciences et techniques, est dans ce cadre une coopération porteuse d’une forte valeur scientifique et symbolique illustrant la convergence entre savoir et ouverture.

Citoyenneté et pluralité des valeurs : un défi contemporain

Il ne serait sans doute pas exagéré d’affirmer que le vivre-ensemble n’est plus, dans les sociétés contemporaines, le simple produit automatique de la cohabitation des individus dans un même espace géographique. Il est devenu un enjeu philosophique, éthique et politique, imposé par de profondes transformations ayant affecté les formes d’appartenance, les systèmes de valeurs et les représentations de l’identité individuelle et collective.

Dans ce contexte, la citoyenneté apparaît comme un lien juridique et un horizon de valeurs fédérateur, visant à organiser cette pluralité sans la réduire ni la confisquer, et sans la transformer en une coexistence purement formelle. La citoyenneté, dans son sens le plus simple, ne se limite pas à l’octroi de droits et à la définition de devoirs. Elle fonde un socle civique commun qui ouvre un espace de confiance publique, renforce le respect de la loi, protège la dignité humaine et garantit l’exercice des libertés dans un cadre de responsabilité. Mais le seul lien juridique suffit-il à assurer la cohésion du vivre-ensemble à une époque marquée par la confrontation de référentiels éthiques et culturels divergents ? Quel sens prend la citoyenneté lorsque les valeurs communes ne sont plus un acquis partagé, mais deviennent un objet de négociation, de conflit et d’interprétation ?

Ces interrogations ne relèvent pas d’un débat théorique abstrait. Elles traduisent la complexité du réel et soulignent que la refondation du vivre-ensemble est devenue une nécessité philosophique et politique incontournable. Toutefois, la pluralité des valeurs place cette vision face à des défis complexes, puisqu’elle suppose la reconnaissance de la légitimité de systèmes de valeurs différents au sein d’une même société, sans présupposer l’existence d’un horizon éthique unifié ou d’une référence morale ultime.

L’espace public, le débat et la responsabilité partagée

Le vivre-ensemble repose ainsi sur un espace public ouvert au débat, garantissant l’échange d’arguments et régulant les divergences à travers des règles communes empêchant que la différence ne se transforme en exclusion. Cet espace se fragilise toutefois lorsque deux logiques antagonistes s’imposent. La première consiste pour un groupe à sanctuariser son identité culturelle ou linguistique contre le dialogue, en mobilisant le discours de la « spécificité » pour justifier le repli ou l’affranchissement des règles communes garantissant l’égalité. La seconde transforme la majorité démocratique en simple domination numérique, faisant du poids du nombre le seul critère de légitimité.

Repenser le vivre-ensemble à la lumière de la citoyenneté et de la pluralité des valeurs implique de dépasser l’alternative entre fusion et exclusion, pour ouvrir un troisième horizon fondé sur la reconnaissance mutuelle et la responsabilité collective. Un horizon qui ne contraint pas les individus à renoncer à leurs convictions profondes, mais qui ne permet pas non plus de les transformer en instruments de domination ou d’exclusion.

Ainsi, le vivre-ensemble se présente comme une vertu civique que les citoyens consolident par une patience éthique, et que la société protège par une vigilance critique permanente. Dans le contexte des mutations actuelles, le monde contemporain traverse une phase de superposition instable des valeurs, où des systèmes éthiques divergents coexistent dans un même espace sans médiations interprétatives suffisantes pour organiser leurs relations et en délimiter les frontières.

La transformation numérique et la redéfinition du lien social

C’est précisément ici que la transformation numérique apparaît comme un facteur déterminant, imposant une révision profonde des conditions mêmes du vivre-ensemble. Les nouveaux médias de communication ne se contentent pas d’élargir les espaces d’expression ; ils reconfigurent la conscience éthique et les modes d’appartenance, et produisent des « communautés imaginées transnationales ». Toutefois, ces communautés se caractérisent aussi par leur formation rapide, leur fragilité et leur fragmentation. Elles reposent souvent sur des liens circonstanciels et peuvent nourrir la polarisation plutôt que le consensus.

Dans cette perspective, l’actualité du débat sur la citoyenneté et la pluralité des valeurs se précise : il s’agit de repenser le vivre-ensemble dans une zone de tension délicate entre l’exigence d’universalité et celle de la spécificité. Cette situation impose à la philosophie de rouvrir la question même de l’universalité : s’agit-il d’une autorité normative cherchant à uniformiser le monde selon un modèle unique, ou d’un horizon communicationnel permettant la pluralité des interprétations et la reconstruction du commun à partir de la diversité des expériences humaines ?

De la citoyenneté juridique au contrat de valeurs

Dans les conceptions classiques, la citoyenneté était associée à l’idée d’ordre et au respect de la loi. Cette définition ne suffit plus aujourd’hui pour appréhender la complexité des sociétés contemporaines. La réalité urbaine montre que la pluralité des valeurs tend souvent à la juxtaposition plutôt qu’à l’interaction. Les groupes vivent à proximité spatiale, mais ne se rencontrent que dans le minimum imposé par la nécessité, donnant naissance à une coexistence formelle qui accumule des distances invisibles entre les individus.

Ce modèle engendre une fragilité silencieuse, car il fige les tensions au lieu de les résoudre et reporte les conflits au lieu de les traiter. Parallèlement, la modernité a vu émerger un individu doté de l’ensemble des droits juridiques, mais souvent marqué par des liens sociaux relâchés et un affaiblissement du sens de la responsabilité collective, préférant l’isolement à une participation active au bien commun.

Dès lors, repenser le vivre-ensemble suppose de dépasser le modèle classique du contrat social fondé sur l’échange d’intérêts et d’avantages, pour aller vers ce que l’on peut appeler un « contrat de valeurs ». Un contrat qui établit les relations sur la reconnaissance mutuelle de la vulnérabilité humaine partagée, sur un engagement éthique faisant de la dignité le critère de gestion des différences, et qui transforme la pluralité d’un simple parallélisme en une interaction féconde et un sens commun.

Un horizon éthique et la vision royale du dialogue des civilisations

Le vivre-ensemble apparaît ainsi comme un horizon éthique ouvert, exigeant une vigilance permanente face aux nouvelles formes de domination, qu’elles se réclament de l’universalité ou de la spécificité. Cette vision a été clairement affirmée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, dans le message royal adressé aux membres de l’Académie du Royaume du Maroc à l’occasion de l’ouverture de sa première session dans le cadre de sa nouvelle structuration. Le Souverain y souligne que le monde contemporain connaît de profondes transformations à tous les niveaux, où les liens culturels et intellectuels ainsi que le dialogue des civilisations se renforcent, valorisent l’ouverture aux cultures du monde et favorisent l’édification de la société du savoir. Il y affirme également que le Maroc, carrefour des civilisations et des cultures, ne peut qu’accompagner cette dynamique et y jouer un rôle actif en consolidant ses fondements.

Une société ne met pas à l’épreuve son humanité dans les moments de calme, mais lorsque les divergences s’exacerbent et que les intérêts se complexifient. C’est alors que le vivre-ensemble révèle son sens profond : protéger le droit d’autrui à l’existence et au choix comme on protège le sien, lier la liberté à la responsabilité, la pluralité à la justice, et l’ouverture à la conscience.